Samuel P. Huntington, né en 1927 et décédé en 2008, demeure l’un des politologues les plus influents du XXᵉ siècle. Professeur à Harvard pendant plus de quarante ans, il a consacré ses travaux aux transformations du pouvoir, aux processus de démocratisation et aux dynamiques internationales (Huntington, 1991). Lorsque la Guerre froide s’achève, une grande partie du monde académique imagine une ère de convergence politique et de paix durable. Pourtant, Huntington propose une lecture radicalement différente : selon lui, les conflits du XXIᵉ siècle ne seront plus déterminés par les idéologies ou les États, mais par les identités culturelles et religieuses qui structurent les civilisations (Huntington, 1996).
Dans cette perspective, l’immigration en Europe devient rapidement un terrain où se manifeste ce « choc intérieur ». En effet, l’arrivée de populations originaires d’Afrique du Nord et du Moyen‑Orient ravive des discours axés sur la défense d’une identité européenne ou chrétienne. Ainsi, le débat ne se limite plus aux questions socio‑économiques : il porte sur la civilisation appelée à façonner l’avenir du continent. De ce fait, des pratiques quotidiennes comme le port du hijab ou la construction de mosquées acquièrent une dimension politique disproportionnée, devenant des symboles d’un affrontement culturel (Cesari, 2013).
Parallèlement, les États-Unis connaissent des dynamiques similaires. Huntington lui‑même considère l’immigration latino‑américaine comme une menace pour l’identité nationale américaine, fondée selon lui sur une matrice anglo‑protestante (Huntington, 2004). Dès lors, les débats sur le mur frontalier, les politiques de déportation ou la citoyenneté par naissance ne relèvent plus seulement de la gestion publique : ils expriment une inquiétude profonde quant à la continuité culturelle de l’« Amérique » (Massey, 2019).
En outre, les tensions internationales semblent parfois confirmer les intuitions de Huntington. La guerre en Ukraine, par exemple, illustre une fracture entre une civilisation orthodoxe revendiquée par la Russie et une civilisation occidentale vers laquelle l’Ukraine affirme vouloir se tourner. L’invasion russe s’appuie sur un récit identitaire de défense du monde slave et orthodoxe, tandis que le rapprochement ukrainien avec l’Union européenne et l’OTAN est présenté comme un choix civilisationnel (Kuzio, 2020). Ainsi, le conflit dépasse la géopolitique pour devenir un affrontement de récits identitaires.
De même, au Moyen‑Orient, de nombreux observateurs interprètent les crises régionales comme un choc entre le monde islamique et le monde occidental. Toutefois, cette lecture simplifie une réalité bien plus complexe, car les divisions internes, entre sunnites et chiites, entre gouvernements religieux et gouvernements plus séculiers, jouent un rôle déterminant dans la configuration des alliances et des rivalités (Gause, 2014). En conséquence, les interventions extérieures, qu’elles proviennent des États-Unis, de l’Iran ou des monarchies du Golfe, s’inscrivent dans des logiques multiples où se mêlent religion, stratégie et politique.
Par ailleurs, la montée en puissance de la Chine semble incarner un autre volet de la thèse de Huntington. En effet, les tensions entre Washington et Pékin sont souvent décrites comme un affrontement de modèles politiques et de visions de l’ordre mondial. Les disputes commerciales, les démonstrations militaires en mer de Chine méridionale ou la compétition technologique s’inscrivent dans un récit civilisationnel qui dépasse les simples intérêts stratégiques, même si ces tensions reflètent également l’évolution rapide des rapports de force dans un monde multipolaire (Shambaugh, 2013).
Cependant, aucun conflit contemporain ne peut être réduit à la culture ou à la religion. Les facteurs économiques, sécuritaires et géopolitiques demeurent essentiels. C’est pourquoi la théorie de Huntington est souvent critiquée pour sa tendance à figer les civilisations comme des blocs homogènes, ce qu’elles ne sont jamais. Néanmoins, son influence persiste, car la force de son approche réside moins dans la précision de sa cartographie que dans la puissance politique de son langage. En effet, gouvernements, partis et dirigeants mobilisent encore les catégories civilisationnelles pour définir des ennemis, rallier des soutiens ou simplifier des crises complexes en récits identitaires (Buzan & Lawson, 2015).
Ainsi, des campagnes électorales européennes aux discours du Kremlin, la référence à l’identité civilisationnelle sert à justifier des politiques, à mobiliser des électorats et à tracer une frontière entre « nous » et « eux ». Dès lors, comprendre Huntington aujourd’hui ne consiste pas à déterminer s’il avait raison ou tort, mais à reconnaître que le monde continue de se penser, et parfois de se diviser, à travers les catégories qu’il a popularisées (Acharya, 2017).
En définitive, le choc des civilisations n’explique pas tout et ne doit pas être utilisé comme une grille de lecture unique. Toutefois, il décrit un langage politique qui structure encore les débats internationaux. Dans un monde marqué par les tensions identitaires, les rivalités géopolitiques et les fractures culturelles, Huntington demeure un auteur incontournable pour comprendre comment les acteurs politiques construisent leurs récits, leurs alliances et leurs oppositions (Huntington, 1996).
Références
Acharya, A. (2017). After Liberalism? International Affairs, 93(1), 1–18.
Buzan, B., & Lawson, G. (2015). The Global Transformation: History, Modernity and the Making of International Relations. Cambridge University Press.
Cesari, J. (2013). Why the West Fears Islam: An Exploration of Muslims in Liberal Democracies. Palgrave Macmillan.
Gause, F. G. (2014). The International Relations of the Middle East. Cambridge University Press.Huntington, S. P. (1991). The Third Wave: Democratization in the Late Twentieth Century. University of Oklahoma Press.
Huntington, S. P. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Simon & Schuster.
Huntington, S. P. (2004). Who Are We? The Challenges to America’s National Identity. Simon & Schuster.
Kuzio, T. (2020). Russian Nationalism and the Russian-Ukrainian War. Routledge.
Massey, D. S. (2019). Immigration Policy Mismatches and Counterproductive Outcomes. Daedalus, 148(3), 117–131.
Shambaugh, D. (2013). China Goes Global: The Partial Power. Oxford University Press.




