Francis Fukuyama s’est imposé en 1989 comme l’une des voix les plus influentes du débat intellectuel mondial. Son essai intitulé The End of History ?, suivi en 1992 de The End of History and the Last Man, interprétait la fin de la Guerre froide comme un tournant décisif. La démocratie libérale, associée à l’économie de marché, semblait avoir triomphé des grandes idéologies rivales du vingtième siècle. La chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’Union soviétique et l’apparente cohésion du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies au début des années 1990 donnaient l’impression d’un monde convergeant vers un même modèle politique.
Ce moment d’euphorie libérale n’a pourtant pas résisté à l’épreuve du temps. Dès les années 2000, les signes de fragilité du consensus occidental se sont multipliés. Les politologues parlent aujourd’hui d’une récession démocratique mondiale. La montée du nationalisme, la polarisation politique, le recul de l’État de droit, la défiance envers les institutions et le retour de régimes autoritaires capables de s’adapter et de coopérer témoignent d’une transformation profonde du paysage international.
Dans ce contexte, le rapprochement stratégique entre la Russie, la Chine et l’Iran acquiert une signification particulière. Cette convergence associe puissance militaire, poids démographique, ressources énergétiques et influence régionale. Elle constitue l’un des défis les plus sérieux à l’ordre libéral qui s’était imposé après la Guerre froide. Elle illustre ce que Fukuyama avait anticipé, à savoir la persistance de forces hostiles au modèle démocratique, mais aussi ce qu’il n’avait pas prévu, c’est‑à‑dire la capacité de ces régimes à s’allier durablement pour remodeler l’équilibre mondial.
La position de l’Iran dans ce triangle se comprend également à travers les tensions persistantes qui l’opposent aux États‑Unis. Les sanctions, les incidents militaires et une méfiance durable structurent cette relation conflictuelle, ce qui pousse Téhéran à rechercher des partenaires capables de contrebalancer l’influence américaine. La Russie et la Chine jouent ici un rôle essentiel. Moscou y voit un moyen d’affaiblir la présence américaine au Moyen‑Orient, tandis que Pékin privilégie une approche pragmatique fondée sur ses intérêts énergétiques et sur la promotion d’un ordre international moins dépendant des normes libérales. Dans la perspective de Fukuyama, cette coopération ne repose pas sur une idéologie commune, mais sur une convergence d’intérêts entre des régimes qui refusent toute limitation extérieure à leur pouvoir.
L’Union européenne traverse, de son côté, une période de tensions internes qui fragilisent son rôle dans l’ordre libéral. La montée de partis nationalistes, les débats sur l’État de droit, la migration et les divergences entre États membres sur la politique étrangère réduisent sa capacité à agir de manière cohérente face aux défis internationaux. Cette fragmentation contraste avec la coordination affichée par des régimes autoritaires comme la Russie, la Chine et l’Iran. Dans la lecture de Fukuyama, ces difficultés montrent que les démocraties peuvent s’affaiblir de l’intérieur, non seulement par la polarisation politique, mais aussi par l’incapacité à maintenir un consensus sur les principes fondamentaux du libéralisme. L’Union européenne devient ainsi un exemple de la vulnérabilité des démocraties dans un monde où les coalitions illibérales gagnent en influence.
Fukuyama lui-même a révisé son optimisme initial. Il reconnaît que la consolidation démocratique n’est ni automatique ni garantie. Les régimes autoritaires, même lorsqu’ils ne proposent pas un modèle social attractif, démontrent une résilience inattendue. Dans une interview accordée en 2022 il identifie un trait commun entre des dirigeants aussi différents que Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan ou Viktor Orbán. Selon lui, ils partagent le refus de toute règle susceptible de limiter leur pouvoir. Cette logique peut même s’infiltrer dans les démocraties. L’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 en est un exemple. Un mandat électoral légitime n’a-t-il été utilisé pour affaiblir les institutions de la plus grande puissance mondiale ?
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine révèle à la fois la brutalité et les limites des régimes autoritaires. Les pertes militaires, l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord à la Finlande et à la Suède et le renforcement du nationalisme ukrainien montrent que ces régimes ne sont pas invincibles. Leur capacité à coopérer, illustrée par le triangle formé par Moscou, Pékin et Téhéran, témoigne cependant d’une recomposition profonde du système international.
Lire Fukuyama aujourd’hui exige une posture différente. Il ne s’agit pas de déterminer s’il s’est trompé, mais de reconnaître la pertinence durable de la question qu’il posait. Que se passe‑t‑il lorsqu’un modèle politique semble avoir vaincu tous les autres ? La réponse est désormais évidente. L’histoire ne s’arrête jamais. Les forces illibérales reviennent, se réorganisent, se renforcent et contestent l’ordre établi.
Le triangle constitué par la Russie, la Chine et l’Iran n’est pas seulement une alliance géopolitique. Il symbolise un monde où le libéralisme n’est plus incontesté, où les démocraties doivent se défendre, se réinventer et admettre que leur triomphe n’a jamais été définitif. Il devient alors plus pertinent de parler du retour de l’histoire. Une histoire ouverte, conflictuelle, imprévisible et toujours en mouvement.




