Pierre Haski et l’effondrement silencieux du système international

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Dans La fin d’un monde, publié le 11 mars 2026, Pierre Haski propose une lecture d’une rare finesse sur la transformation profonde du système international. Son analyse ne relève pas de la spéculation théorique, mais de l’expérience directe : celle d’un journaliste qui, pendant un demi‑siècle, a observé les fractures du monde depuis Johannesburg, Jérusalem et Pékin. Cette position singulière lui permet de saisir non seulement les dynamiques visibles du présent, mais aussi les signaux qui annoncent la fin d’une époque et l’émergence incertaine d’une autre.

Haski décrit un moment de basculement. Le système né en 1945, avec ses institutions imparfaites mais capables de maintenir des règles communes, perd progressivement sa capacité de régulation. Ce qu’il nomme un « seuil » n’est pas une crise ponctuelle, mais une transition structurelle : l’ordre multilatéral se délite, les mécanismes de sécurité collective s’affaiblissent, et les États cessent de croire que les institutions peuvent encore les protéger. Deux trajectoires coexistent désormais : celle d’un monde régi par la force et les régimes autoritaires, et celle d’un ordre fondé sur une équité encore hypothétique. Haski refuse de trancher entre ces scénarios, et ce refus est en soi un geste analytique : il souligne que l’avenir n’est pas écrit, et que la diplomatie redevient un art de navigation dans l’incertitude.

La guerre en Ukraine constitue pour lui le symptôme le plus brutal de l’épuisement du multilatéralisme. La violation flagrante de frontières reconnues internationalement, sans que le système de sécurité collective puisse l’empêcher ou la renverser, révèle les limites réelles d’un ordre censé garantir la paix. Le conflit à Gaza confirme ce diagnostic : deux années de guerre sans cessez‑le‑feu durable témoignent de l’incapacité structurelle des institutions à imposer la loi lorsque l’acteur fautif dispose de puissance ou d’alliés. Dans ces deux cas, le droit international cesse d’être une norme contraignante pour devenir une référence morale dépourvue d’effectivité.

La Chine occupe une place centrale dans la réflexion de Haski. Ancien correspondant à Pékin, il observe l’ascension chinoise comme un signe supplémentaire de la rupture de l’ordre de l’après-guerre. Le système multilatéral, conçu pour une hégémonie occidentale supposée durable, n’a pas anticipé la vitesse à laquelle la Chine est passée du statut de simple « usine du monde » à celui d’acteur innovant, technologique et géopolitique. Haski qualifie cette erreur d’« arrogance structurelle » : l’incapacité de l’Occident à accepter qu’il n’est plus le seul centre capable de fixer les règles du jeu. Le recul de l’ordre libéral ne crée pas un vide neutre ; il ouvre un espace où l’autoritarisme s’insère plus facilement qu’auparavant.

Les comportements récents des grandes puissances confirment ce schéma. Dans une interview, Haski évoque la guerre entre les États-Unis et l’Iran, soulignant qu’elle profite à la Chine parce que Trump agit par instinct et transaction, non par stratégie. Le retrait des systèmes antimissiles de Corée du Sud pour les redéployer au Moyen-Orient a semé le doute à Séoul et à Tokyo quant à la fiabilité américaine, doute que Pékin a exploité sans effort. Plus largement, lorsque Washington bombarde ou intervient hors cadre légal, cela légitime en miroir que la Chine ou la Russie fassent la même chose dans leurs zones d’influence. Il est incohérent d’enfreindre le droit international pour ensuite prétendre l’enseigner à d’autres.

Cette logique d’agir avant de demander permission se répète dans plusieurs régions du monde. La Russie l’a appliquée en premier avec l’Ukraine. La Chine la maintient à travers une pression navale et militaire constante sur Taïwan, poussant l’île à ses plus grands exercices défensifs en juillet. Les États-Unis reproduisent cette logique au Venezuela, où l’intervention et la capture de Nicolás Maduro en janvier n’ont bénéficié d’aucune approbation multilatérale. Le Rwanda fait de même dans l’est de la République démocratique du Congo, en soutenant le groupe rebelle M23 malgré les résolutions du Conseil de sécurité exigeant son retrait, tandis que les accords de paix signés à Doha et Washington restent sans effet. Quatre régions, quatre échelles de puissance, un même mécanisme : lorsque le droit cesse d’être respecté par un acteur, il cesse de contenir les autres.

Haski avertit que le système international issu de 1945 est désormais en déclin avancé et que sa capacité à structurer les relations entre puissances s’est profondément érodée. Il décrit un monde où le contrat tacite qui, pendant huit décennies, avait permis aux États de se limiter mutuellement, s’est progressivement affaibli jusqu’à perdre sa fonction de garantie. Or un contrat sans garant cesse d’être un contrat. Le basculement ne s’est pas produit d’un seul coup : il s’est opéré de l’intérieur, par une série de ruptures simultanées qui ont fragilisé les fondations du multilatéralisme. Ce phénomène, observable dans plusieurs régions du globe, marque la fin d’une architecture historique et l’entrée dans une phase de transition dont les contours demeurent indéterminés. Ce que Haski met en lumière n’est donc pas seulement la disparition d’un ordre, mais l’émergence d’une zone d’ambiguïté stratégique où l’incertitude devient la condition centrale de l’action diplomatique contemporaine.

L’analyse de Pierre Haski nous rappelle que la diplomatie n’est jamais un exercice de gestion du passé, mais une anticipation du possible. À l’heure où l’ordre international se fissure, la responsabilité des États n’est pas de préserver ce qui s’effondre, mais de construire ce qui manque : un cadre capable de contenir la puissance, de restaurer la confiance et de redonner du sens au droit. La transition en cours n’est pas une fatalité ; elle est un test de lucidité et de volonté.

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