Il y a des romans qui racontent une histoire. Et il y a ceux qui racontent une époque. « C’était ça ou mourir » appartient à la seconde catégorie. À travers le parcours de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie chassé de Carrefour-Feuilles par la violence des gangs, Thélyson Orélien met en récit l’une des grandes questions de notre temps : la migration forcée.
Le titre dit tout. Il ne laisse aucune place à l’ambiguïté : rester, c’est mourir ; partir, c’est seulement espérer survivre. On est loin de l’image du migrant « économique » qui partirait pour s’enrichir. « Le migrant, il ne veut pas partir pour devenir riche, il part parce qu’il veut vivre », rappelle l’auteur. Ce renversement est au cœur du livre. Il oblige le lecteur à considérer la migration non pas comme un choix, mais comme une contrainte.
Haïti en offre aujourd’hui l’illustration la plus brutale. Plus de 1,4 million de personnes y ont fui leur foyer. Des quartiers entiers de la capitale vivent sous la loi des gangs. Mais le drame haïtien n’est pas isolé. Partout dans le monde, les guerres, l’effondrement des États, les violences armées et le dérèglement climatique jettent des millions de personnes sur les routes. Le nombre de personnes déplacées de force atteint des niveaux historiques, et aucune région n’échappe désormais à la question migratoire. C’est l’un des rares sujets qui relient, presque mécaniquement, l’actualité de Port-au-Prince à celle de Washington, d’Ottawa, de Bruxelles ou de Mexico.
Le roman en restitue la géographie. Jonas traverse douze pays avant d’atteindre le chemin Roxham, ce passage entre les États-Unis et le Québec devenu le symbole des migrations vers le Canada, fermé depuis 2023. Chaque frontière franchie est une épreuve : la peur, l’attente, la dépendance aux passeurs, l’humiliation administrative. En suivant un seul homme, Orélien rend visible ce que les statistiques effacent : la durée, la fatigue et la vulnérabilité de ceux qui partent.
C’est là que la littérature rejoint la politique. Dans un monde où les frontières se ferment, où les discours de rejet gagnent du terrain et où les politiques migratoires se durcissent, le roman rappelle une évidence trop souvent oubliée : derrière le mot « migrant », il y a des êtres humains. « Je voulais que derrière ce mot de migrant on arrive à voir des humains, des vies et non pas simplement une catégorie », explique l’auteur. Jonas n’emporte presque rien : un diplôme, un cahier de poèmes de René Depestre, la photographie de sa mère. Ce maigre bagage dit l’essentiel. On fuit avec son savoir, sa mémoire et ses liens, c’est-à-dire avec ce qui fait de nous des personnes.
Et c’est précisément là que le roman va plus loin. Car Orélien ne se contente pas de raconter l’exil : il le fait entendre. Sa langue tendue, poétique, traversée d’un humour qui refuse la victimisation, donne à la douleur une dignité que les chiffres ne savent pas dire. Le roman s’ouvre sur une phrase saisissante : « Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri », alors même que le quartier brûle. Ce rire n’est pas une fuite. C’est une manière de rester vivant. Et c’est ce qui rend ce livre bouleversant : il ne demande pas la pitié, il demande la reconnaissance.
Une reconnaissance qui ne va pourtant pas de soi : la réception du livre n’a pas échappé à la polémique. Mais, au-delà de celle-ci, « C’était ça ou mourir » pose une question que les États, les organisations internationales et les sociétés d’accueil ne peuvent plus esquiver : que doit-on à ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que de partir ?
Comme l’écrit Orélien, partir, « c’est surtout refuser que sa vie, même brisée, ne compte pour rien ». Aux maux de l’exil, à la violence, à la peur, à l’effacement, il oppose des mots. Et ces mots font ce que les chiffres ne peuvent pas faire : ils rendent à chaque migrant un nom, un visage et une histoire.




