L’épisode survenu à Ceuta entre le 27 et le 30 juillet 2026 n’a pas seulement révélé une crise migratoire soudaine : il a donné une matérialité saisissante à l’avertissement formulé par Marie Peltier dans son ouvrage La bataille des récits. Comment la propagande antidémocratique a mis à mal nos sociétés, publié le 29 avril 2026. En l’espace de trois jours, plus de 40 000 personnes ont franchi la frontière depuis le Maroc, poussées par une interprétation erronée d’une décision du Tribunal suprême espagnol, relayée à grande vitesse sur les réseaux sociaux. Ce mouvement massif, né d’un récit mal compris, illustre avec une clarté presque brutale ce que Peltier décrit : la manière dont les narrations, lorsqu’elles se multiplient, se déforment ou s’emballent, peuvent désormais agir sur le réel, le modeler, le déplacer, parfois littéralement.
Ceuta devient ainsi un miroir de notre époque, un lieu où la frontière la plus fragile n’était pas géographique mais narrative. Là, dans cet espace de confusion, l’analyse de Peltier prend corps : la vérité vacille, les interprétations prolifèrent, et la bataille pour imposer un récit devient un enjeu politique à part entière. L’historienne belge, spécialiste de la propagande autoritaire, de la manipulation médiatique et du conspirationnisme, montre que la politique contemporaine ne se joue plus seulement dans les institutions ou sur les champs de bataille, mais dans la capacité à produire des récits capables de s’imposer comme des évidences.
Que la politique et l’histoire soient traversées par des narrations n’a rien de nouveau. Ce qui a changé, c’est la vitesse et la prolifération. Aujourd’hui, un événement peut générer des milliers d’interprétations en quelques minutes. L’autorité ne garantit plus d’être entendue, et la viralité ne garantit pas d’être vraie. Pour Peltier, la “guerre de l’information” ne se résume pas à une opposition entre vérité et mensonge. Un même fait peut être raconté de façons radicalement différentes, et la bataille consiste à imposer une interprétation dominante. La propagande contemporaine n’a même plus besoin d’inventer : il suffit de sélectionner certains éléments réels, de les organiser pour susciter des émotions, des identités ou des ressentiments, et le récit devient une arme.
Cette logique éclaire la nature des conflits actuels, qui dépassent largement le champ militaire. En Ukraine, la Russie cherche autant à avancer sur le terrain qu’à imposer sa version de la guerre. L’Ukraine et ses alliés font de même. Les questions “Pourquoi la guerre a‑t‑elle commencé ?”, “Qui est responsable ?”, “Que se joue‑t‑il ?” ne sont pas périphériques : elles font partie du conflit. À Gaza, cette dimension est encore plus sensible. Les images, les témoignages, les fragments d’information circulent dans un contexte où l’accès au terrain est limité. Le poids des images disponibles augmente, tout comme celui de ceux qui parviennent à imposer le cadre dans lequel elles doivent être interprétées. Le vainqueur de cette bataille symbolique déterminera ce qui sera considéré comme ayant eu lieu, quelles victimes seront reconnues et quelles responsabilités seront retenues.
L’épisode de Ceuta, loin des zones de guerre, illustre pourtant la même dynamique. La version la plus virale attribue l’afflux à une interprétation déformée d’un arrêt du Tribunal suprême, relayée comme autorisant le séjour de toute personne entrant à la nage. Le gouvernement espagnol évoque plutôt des réseaux de trafic ayant exploité cette confusion juridique. D’autres rappellent qu’un épisode similaire en 2021 coïncidait avec une tension diplomatique entre Madrid et Rabat, suggérant un relâchement opportun du contrôle frontalier marocain. Aucune de ces versions n’est entièrement fausse; il est même possible qu’elles aient toutes joué un rôle. Mais l’impossibilité d’établir une cause unique et vérifiable illustre parfaitement la thèse de Peltier : l’incertitude est devenue un champ de bataille.
Les réseaux sociaux ont accéléré cette mutation en permettant à n’importe quel acteur de produire un récit. L’arrivée de l’intelligence artificielle amplifie encore le défi. Si l’on peut fabriquer des images, des vidéos ou des voix indiscernables du réel, il devient possible d’imaginer un monde où toute preuve est suspecte. Le danger n’est pas seulement de croire à des événements fictifs, mais de douter même de ce qui s’est réellement produit. Si l’on peine déjà à comprendre ce qui a déclenché la crise de Ceuta malgré l’accès immédiat à des sources multiples, que se passera‑t‑il lorsque les preuves elles-mêmes pourront être fabriquées et indétectables ?
Les démocraties ont compris qu’il ne suffit plus de démentir. Elles doivent communiquer, convaincre et défendre leurs intérêts dans un espace saturé de récits concurrents. La France parle désormais explicitement d’une “bataille des récits” et élabore des stratégies pour y répondre. Peltier trace toutefois une limite nette : la communication stratégique devient propagande dès qu’un récit cesse d’être vérifiable. Une démocratie peut défendre sa version, mais si elle perd cette légitimité, elle cesse de communiquer pour entrer dans la manipulation – même si le message émane d’un gouvernement démocratique.
Elle ne prône pas pour autant la méfiance généralisée. La suspicion envers le pouvoir est saine lorsqu’elle exige des réponses meilleures; elle devient toxique lorsqu’elle part du principe que rien n’est crédible. C’est l’une des crises majeures de notre époque : la défiance absolue, qui mène à l’indifférence. Des milliers de personnes ont traversé vers Ceuta en croyant à quelque chose d’inexact. Personne ne sait encore quel récit a réellement déclenché le mouvement. Ce n’est ni la guerre, ni les réseaux, ni l’intelligence artificielle : c’est l’incertitude elle‑même, ce territoire mouvant où se joue la bataille décrite par Peltier. Une ligne de plus en plus fine sépare désormais le fait de l’histoire bien racontée.




