Les Amériques se lisent en Europe : géopoétique de septembre
Le mois de septembre a confirmé que le livre demeure l’un des outils les plus raffinés de la diplomatie culturelle. Salons et festivals ont fait office d’ambassades temporaires, où États, régions et communautés ont projeté leur image dans le monde. Le fil conducteur du mois a été singulier : la même semaine, du 24 au 27 septembre, deux littératures nord-américaines ont occupé le devant de la scène en Europe.
Le Québec à Göteborg : la paradiplomatie littéraire
Le Québec était l’invité d’honneur du Salon du livre de Göteborg, l’un des grands rendez-vous culturels de l’Europe du Nord, qui a accueilli 80 000 visiteurs et un centre de droits réunissant plus de 40 pays. Cette présence avait aussi une dimension institutionnelle : elle constituait le point d’orgue d’un programme commercial de Québec Édition, mené en coordination avec la Délégation générale du Québec à Londres. Fruit de quatre années de cessions de droits, une vingtaine d’ouvrages québécois sont en voie d’être traduits en suédois. C’est un exemple éloquent de la manière dont une province dotée d’une voix internationale propre se sert de la littérature pour tisser des liens que la diplomatie officielle ne parvient pas toujours à établir.
Les États-Unis, 250 ans après
À Vincennes, aux portes de Paris, le Festival America a célébré sa 12ᵉ édition sous le thème « USA, état des lieux », à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance américaine. Avec des invités tels que Joyce Carol Oates, Ta-Nehisi Coates et Colum McCann, le festival a exploré les espoirs et les blessures du pays : voix autochtones, héritage des droits civiques, crise des opioïdes et urgence climatique. L’Europe a ainsi porté un regard critique sur cet anniversaire.
Europe : exil, mémoire et liberté
Le Festival international de littérature de Berlin s’est tenu du 3 au 12 septembre, sous le parrainage de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal. Son engagement s’est reflété dans la programmation : PEN Berlin y a notamment organisé une soirée consacrée à l’Iran. À Paris, le Palais de la Porte Dorée, siège du Musée national de l’histoire de l’immigration, a lancé le festival Maillage. Autour de Mohamed Mbougar Sarr, invité d’honneur, une trentaine d’auteurs, dont le Haïtien Thélyson Orélien, ont échangé sur les migrations, l’exil et les identités plurielles. À Londres, le Jamaïcain Marlon James figure sur la liste restreinte du Booker Prize, annoncée le 22 septembre.
L’affaire Thélyson Orélien : la littérature à l’épreuve de l’IA
Septembre devait être le mois de la consécration pour Thélyson Orélien. Invité du festival Maillage à Paris, l’écrivain canado-haïtien voyait son roman C’était ça ou mourir (Boréal) retenu dans la première sélection du Goncourt, puis couronné du prix du Roman Fnac le 21 septembre. Quelques jours plus tard, tout a basculé : des soupçons de recours à l’intelligence artificielle, puis des accusations de plagiat visant des textes plus anciens. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré le roman de sa sélection, Boréal a suspendu sa promotion et le Salon du livre de l’Estrie a annulé ses rencontres avec l’auteur. Orélien a nié tout usage de l’IA et dénoncé une volonté de « faire taire » sa voix. Au-delà de son cas, l’affaire pose une question qui concerne tout le monde du livre : comment garantir l’authenticité de la création à l’ère de l’IA ?
Amérique latine et Caraïbes : le livre comme droit
Du 4 au 6 septembre, le Hay Festival Querétaro a réuni écrivains, journalistes et penseurs venus de plusieurs pays pour débattre de littérature, de poésie, de musique et de pensée critique. Le Mexique a également accueilli la célébration mondiale du 60ᵉ anniversaire de la Journée internationale de l’alphabétisation, organisée par l’UNESCO, qui y a récompensé six programmes, dont le programme mexicain « Chiapas Puede ». À New York, le Brooklyn Caribbean Literary Festival (9-13 septembre) s’est tenu sous le thème « One Hand Don’t Clap », consacré à la manière dont les récits réparent la mémoire entre territoires et diasporas.
Afrique : écrire pour résister et se souvenir
À Beni, dans un Nord-Kivu ravagé par la guerre, la deuxième édition du Festival du livre et des arts s’est tenue les 11 et 12 septembre sous le mot d’ordre « Résister par la plume et la parole », avec le soutien d’EUNIC RDC, le réseau des instituts culturels européens dans le pays. À Nairobi, le Macondo Literary Festival (18-20 septembre) avait choisi pour thème « Ink, Sea, Silence ». Écrivains, artistes et diplomates y ont débattu de la mémoire africaine et de la restitution du patrimoine spolié.
Le Golfe : le livre comme puissance douce
Le Salon international du livre d’Abou Dhabi a réuni, du 13 au 18 septembre, des exposants venus de 95 pays. Sept d’entre eux y participaient pour la première fois, dont l’Argentine, la Colombie, le Pérou, le Venezuela et Cuba. Don Quichotte y a été désigné « Livre du monde ». L’arrivée de l’Amérique latine dans le Golfe ouvre de nouvelles routes culturelles, en marge de l’axe transatlantique.
Conclusion
Septembre 2026 a dessiné une carte où le livre suit les lignes de l’influence. Le Québec cherche à séduire les lecteurs nordiques, les États-Unis se racontent à travers le regard de la France, le Golfe s’ouvre à l’Amérique latine et l’Europe soutient la parole dans les zones de conflit. Et l’affaire Orélien rappelle qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, la confiance est devenue la première monnaie de la République des lettres. La littérature ne remplace pas la diplomatie, mais elle parvient là où les communiqués échouent.




